Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas

de Magne van den Berg / traduction Esther Gouarné (Maison Antoine Vitez)

Pièce pour deux femmes, deux chaises en plastique

et une caravane

Lecture le 21 juillet 2021 au Festival d’Avignon dans le cadre de la carte blanche à la Maison Antoine-Vitez programmée par les Rencontre(s) d’été de la Chartreuse-CNES de Villeneuve lez Avignon

Création du 8 au 10 décembre 2021, Grand Théâtre – Théâtre Municipal de Grenoble

Prochaines dates : du 14 au 24 juin 2022 – Théâtre des Ilets-CDN de Montluçon

Production Cie les Voisins du dessous

Coproduction Théâtre des Ilets – CDN de Montluçon / Théâtre Municipal de Grenoble

La pièce a été sélectionnée dans le cadre du Festival de La Mousson d’été 2020

MISE EN SCÈNE PASCALE HENRY

Jeu : Marie-Sohna Condé et Valérie Bauchau
Scénographie : Michel Rose
Lumière : Michel Gueldry
Musique et son : Laurent Buisson
Régie générale : Céline Fontaine
Costumes : Audrey Vermont

Résumé de la pièce
Impossible.

 

Résumé de la pièce quand même

Un matin, deux femmes, Dom et Gaby se réveillent devant leur caravane. Ce matin là un peu plus tôt que d’habitude. Des visiteurs se sont annoncés entre 10 et 17 h et il faudra faire bonne impression. Les voilà lancées au saut du lit dans un ballet vestimentaire où taches et accrocs font monter la pression.

Dom parle, beaucoup, autant qu’il y a peu de mots chez Gaby.

S’il faut commencer par se montrer présentables à ceux qu’elles attendent, à l’occasion de la fouille du placard où sont rangés leurs quelques vêtements, la découverte d’une parka oubliée là, va les entrainer dans la remémoration soudaine de l’arrivée de Gaby « comme un cerf renversé par une voiture ».

C’est l’histoire d’une amitié.

D’un face à face impromptu avec la sortie du silence.

Entre rire et gorge serrée.

Une amitié de femmes posée dans un terrain vague où tout est à recommencer

Découverte à l’occasion de mes lectures pour le comité du festival de la Mousson d’été, j’ai été ravie par l’écriture de ce duo tragi-comique pour deux femmes dans un automne débutant… Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas, le titre à lui seul délivrait une image sensible, un mystère aussi.

La pièce s’ouvre avec cette didascalie : Deux femmes assises devant leur caravane sur deux chaises de jardin en plastique.

Situation rare au théâtre que ce dialogue acéré et mouvementé planté dans un camping.

L’intrigante situation s’étend souterrainement tout le long de la pièce pour peindre les invisibles blessures qui ont mis ces deux femmes en présence. La première partie de la pièce les met en scène au réveil, un café à peine avalé, dans la recherche des vêtements qui pourront faire bonne impression aux visiteurs qui se sont annoncés entre 10h et 17h. C’est l’occasion d’un ballet aussi drôle que tragique où l’une, plus inquiète que l’autre des conséquences possibles, mène la danse. Entre essais ratés, vêtements trop serrés ou tachés sortis de leur garde robe,  la panique monte instillant le malaise que produit soudain cette “image“ d’elles-mêmes à soumettre au regard. Jupe ou pantalon ? Unité ou différence? Qu’est ce qu’il vaut mieux montrer à ceux qu’elles attendent ?

Tout y passe.

Derrière ce ballet tragi-comique se distille le poids du regard social sur cette relégation en camping dont on ne comprend pas immédiatement les raisons. Le texte s’attache à décrypter les enjeux et les abimes de cette suspension au regard de l’autre dont semble dépendre « la suite ».  L’autre social comme l’autre tout court, puisqu’il faudra se mettre d’accord. Et se mettre d’accord est la source de bien des malentendus où se dessinent ces deux figures de femmes. A l’arrière-plan du dialogue on découvre l’étrange relation entre elles : Gaby ne dit presque rien, ne répond bien souvent que par oui ou par non aux sollicitations comme aux sollicitudes de Dom.

L’intrigant silence de Gaby comme l’envahissement de la parole de Dom dans ce silence laissé, est l’armature de ce qui va se révéler par la suite.

C’est toute la force de ce texte.

On ne sait rien et on ne saura rien exactement des visiteurs que les deux femmes attendent et qui les précipitent dans ce ballet vestimentaire à la fois anxiogène, cruel et dérisoire.

Ce n’est pas le sujet. Ce que Magne Van den Berg dépeint ici c’est l’histoire de leurs corps et au-delà, de l’image du corps des femmes : quelle est la bonne image ? Il y a toujours une tache…

C’est aussi l’histoire d’une sortie de route.

Mais c’est plus surement encore, l’histoire d’une sortie du silence.   

Car c’est au cours de ces essais multipliés que va se révéler doucement que les deux femmes ont eu à faire à la violence des hommes et à la relégation qui s’en suit. Au choix qui les voit assises ici, sur leurs chaises devant leur caravane.

Là aussi, la violence subie se délivre par la retenue des répliques et une approche surprenante du récit de cette violence qui tient Gaby au silence.

Le surgissement d’une parka oubliée au fond du placard retrouvée au cours de leur déroute vestimentaire va les entrainer dans la remémoration de l’histoire de cette parka dans laquelle Gaby est arrivée un jour il y a longtemps. L’objet réapparu et l’odeur qui s’en dégage encore, la parole va se frayer un chemin impromptu.

Le dialogue se resserre alors autour de l’image choc de Gaby arrivant “ avec ce petit visage abattu “ jamais oublié par Dom et, négligeant leurs visiteurs, les deux femmes vont être emportées ailleurs.

Le silence de Gaby va devenir obsédant pendant que Dom revient sur ce qui s’est passé.

La partition de Magne van den berg est là encore pleine d’intelligence sensible dans la façon dont elle va faire “récit“ de ces violences, de leurs conséquences et des choix qui peuvent suivre.

C’est proprement dans une reconstitution du sujet par la parole que la pièce s’engage alors. Par la parole de l’autre.  Dom va parler par dessus l’absence de Gaby à sa propre histoire et l’omniprésence de son flot va trouver là une autre dimension que celle apparente, tout comme le silence relatif de Gaby révéler les fondations “de ce très peu de vie qui reste en elle“.

Va s’élever doucement le silence sur la honte, la révolte sourde et l’espérance tenace de vivre autre chose, maintenant qu’elles ont fait “le tour de la question“ et qu’elles sont ensemble pour faire face.

« D  – C’est un choix

G – Oui

D – Et ce choix nous amène ici comme deux débiles mal fagotées sur nos fauteuils »

© Jean-Pierre Maurin

Une langue-corps

Le regard tragi-comique qui nourrit la langue et dessine les portraits croisés de ces deux femmes retranchées au milieu de nulle part m’a ravie à la lecture. L’écriture concise, presque minimaliste,  distille ce dialogue en creux qui explore profondément sous les airs d’une conversation banale où les affects se dérobent au regard.

Il faut parler du plaisir de cette écriture théâtrale qui réclame cet au-delà de la langue dans lequel le corps des actrices trouvera sa dimension. Pure partition pour les interprètes, jubilatoire et exigeante partition que ce road movie immobile qui se joue dans ce no man’s land à l’approche de l’hiver. Et qui rappelle au loin à l’univers Beckettien par la nature de cette langue qui ne raconte pas, mais permet de toucher ce qui dépasse celles qui parlent et suscite cette drôlerie qui déborde le drame. Merveille de mécanique dialoguée ou le moindre «oui » ou «non» pèse de tout son poids d’histoire, remarquable construction dramaturgique, qui ne laisse apercevoir son sujet qu’à travers l’apparente trivialité.

Une théâtralité exigeante

Il y a la magnifique et dérisoire théâtralité de cette caravane plantée sur la scène avec ses deux chaises en plastique et ses deux survivantes liées par leur amitié et par la condition de précarité qu’elles partagent, à la fois solidaires et se frottant aux malentendus de la parole, à la fois inquiètes et résistantes.  Leur dialogue à l’apparence triviale nous fait entrer dans toutes les chausses-trappes du lien à l’autre et de l’invisible qui habite les malentendus de la conversation.

Poétique de la relégation comme des liens de solidarité, du mouvement comme de l’immobilité, du risque du lien, de la chaleur humaine et de ses revers.

Une humanité au féminin dérisoire et héroïque.

Il y a cette rare partition pour deux femmes que j’ai imaginées d’âge mûr comme ce temps d’automne que suggère la pièce : le jeu des actrices, la profondeur de la plongée dans les méandres invisibles auxquels chaque réplique fait appel, comme l’exigeant ballet immobile qui tisse le filet des souffrances intimes et sociales aspirera tout le travail de plateau.

Réalisme poétique au plateau

Comme le texte y invite, il faut trouver dans la direction d’acteur comme dans la scénographie et la lumière ce jeu subtil entre réalisme et trouée métaphorique.

Une exigeante partie du travail repose sur la direction d’acteurs, sur l’orchestration de cette partition millimétrée qu’est le texte de Magne van den Berg où tout ou presque est caché sous le texte.

La scénographie a la charge de construire l’image sensible dans laquelle vont évoluer les actrices, opérant ce va-et-vient possible à l’œil entre réalisme de la caravane, sentiment de précarité et fable qui s’évade au delà. «Les arbres privés de feuilles» du titre renvoient au silence, aux promesses du froid à venir mais pas encore là, à l’âge de ces deux femmes peut-être, à cette saison à la fois flamboyante et mélancolique.

Ainsi le projet scénographique : une caravane ni vieille ni neuve, ni grande ni petite, ni belle ni moche, posée sur un ilot de verdure légèrement défraichi, abimé par endroits et flottant ainsi dans le noir autour. Deux chaises un peu lavées par les intempéries. Une caravane, boite à jouer aussi, portes et fenêtres jouant leur rôle, qu’elles claquent ou qu’elles s’ouvrent sur  l’horizon qu’elles découvrent.

© Jean-Pierre Maurin

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