Privés de feuilles les arbres ne bruissent pas

de Magne van den Berg / traduction Esther Gouarné (Maison Antoine Vitez)

Pièce pour deux femmes, deux chaises en plastique

et un camping car

CRÉATION AUTOMNE 2021

Premières dates du 8 au 10 décembre 2021, Grand Théâtre – Théâtre Municipal de Grenoble

Coproduction Théâtre Municipal de Grenoble

La pièce a été sélectionnée dans le cadre du Festival de La Mousson d’été 2020

MISE EN SCÈNE PASCALE HENRY

Jeu : Marie-Sohna Condé et Pascale Henry
Scénographie : Michel Rose
Lumière : Michel Gueldry
Musique et son : Laurent Buisson
Régie générale : Céline Fontaine
Costumes : en cours

Résumé de la pièce
Impossible.

 

Résumé de la pièce quand même

Un matin, deux femmes se réveillent dans un camping. Elles se préparent, s’habillent et devisent de tout et de rien dans l’attente d’une visite importante, on ne connaîtra jamais exactement l’identité des visiteurs, si ce n’est qu’ils sont apparemment plusieurs et qu’il faudra absolument leur faire une bonne impression, « être présentables ». Plutôt que de vacancières, D et G ont l’air de s’être isolées, de s’être mises à l’abri, loin du monde et des hommes…
On est au début de l’automne : il fait encore bon et elles parlent déjà de « passer l’hiver », leur séjour en camping semble à durée indéterminée, « réfugiées » comme elles disent.
On comprendra assez tard leur relégation aux marges de la société, refugiées « conjugales » plutôt qu’économiques ou politiques après avoir été soumises à des hommes violents.

Mais la pièce s’évade encore au-delà : les rapports de domination ne sont-ils pas, comme les mauvaises herbes, jamais loin de repousser quand bien même on tenterait de s’en protéger ?

Note sur le désir de mettre en scène la pièce

Un ballet tragi-comique

La pièce s’ouvre avec cette disdascalie : Deux femmes sont assises devant leur camping-car sur deux chaises de jardin en plastique.

Situation rare au théâtre que ce camping car planté sur la scène aussi suggestif que l’arbre de Beckett, déjouant l’accessoire décoratif pour en faire un objet d’évocation.
Sont-elles arrêtées ou en route ? En vacance ou en déroute ?

L’intrigante situation s’étend souterrainement tout le long de la pièce pour peindre les invisibles blessures qui ont mis ces deux femmes en présence. La première partie de la pièce les met en scène au réveil, un café à peine avalé, dans la recherche des vêtements qui pourront faire bonne impression aux visiteurs qui se sont annoncés entre 10h et 17h. C’est l’occasion d’un ballet aussi drôle que tragique où l’une suggère voire ordonne pendant que l’autre va et vient entre essais ratés ou vêtements tâchés et se prête à toutes les possibilités que sa garde robe restreinte et son corps qu’on devine abimé lui autorise. Jupe ou pantalon ? Unité ou différence ? Qu’est ce qu’il vaut mieux montrer à ceux qu’elles attendent ?

Derrière ce ballet tragi-comique se distille le poids du regard social, une certaine angoisse qui tend la relation et cette suspension au regard de l’autre dont semble dépendre « la suite ». Tout cela se glisse sans le dire, se palpe sensiblement à l’arrière-plan du dialogue.

On ne sait rien et on ne saura rien exactement de ce que ces deux femmes attendent de la visite qui les précipite dans ce ballet vestimentaire à la fois anxiogène, cruel et dérisoire. Ce n’est pas le sujet. Ce que Magne Van den Berg dépeint ici c’est l’histoire de leurs corps.
Et certainement d’une dégradation de l’image du corps. Ça ne va pas, ça ne va jamais.
Histoire de l’image et du corps des femmes…
A travers ce ballet infernal où la solution tarde à se trouver, où la rivalité alterne avec l’attention on prend toute la mesure de l’abîme : quelle est la bonne image ?
Il y a toujours une tache…

C’est au cours de ces essais multipliés que va se révéler doucement que les deux femmes ont eu à faire à la violence des hommes. Là aussi, la violence subie se délivre par la retenue des répliques. Le dialogue sculpte le lourd silence sur la honte, la révolte sourde, l’espoir de vivre autre chose maintenant qu’elles sont seules et ensemble. On entend, au-delà de la révolte, la difficile tentative de cerner le « pourquoi » n’avoir pas su se soustraire à cette violence. Qu’est-ce qu’on vaut quand on a pourtant dit non, qu’on a cru l’avoir dit, l’avoir pensé et que pourtant on a continué à endurer ?

Ceux qu’elles attentent ne sont pas exactement le sujet, c’est l’attente elle-même qui l’est, donnant à Magne van den Berg l’espace de délivrer le silence et d’accéder aux « en dessous » de ce duo qui cherche à vivre, aussi blessé, soit–il. Il y a bien une issue et leur amitié, la première pierre.
Mais la reproduction de ce rapport de domination semble s’inscrire aussi dans la relation entre les deux femmes et c’est l’autre banderille que plante Magne van den Berg dans nos imaginaires captivés qui fait tout l’intérêt de cette pièce irréductible à son sujet mais regard profond sur l’assujettissement dans les relations humaines.

« On peut voir là une sorte de pendant féminin et contemporain d’En attendant Godot. » Esther Gouarné

© Paco Navarro

Une langue-corps

Le regard tragi-comique qui nourrit la langue et dessine les portraits croisés de ces deux femmes retranchées au milieu de nulle part m’a ravie à la lecture. L’écriture concise, presque minimaliste, distille ce dialogue en creux qui explore profondément sous les airs d’une conversation banale où les affects se dérobent au regard.

Il faut parler du plaisir de cette écriture théâtrale qui réclame cet au-delà de la langue dans lequel le corps des actrices trouvera sa dimension. Pure partition pour les interprètes, jubilatoire et exigeante partition que ce ballet qui se joue dans ce no man’s land à l’approche de l’hiver. Et qui rappelle à l’univers Beckettien par la nature de cette langue qui ne raconte pas, mais permet de toucher ce qui dépasse celles qui parlent et suscite cette drôlerie qui déborde le drame. Merveille de mécanique dialoguée ou le moindre « oui » ou « non » pèse de tout son poids d’histoire, remarquable construction dramaturgique, qui ne laisse apercevoir son sujet qu’à travers l’apparente trivialité.

Une théâtralité exigeante

Il y a la magnifique et dérisoire théâtralité de ce camping car posé sur la scène avec ses deux chaises en plastique et ses deux survivantes, à la fois aimantes et rudes, à la fois solidaires et en rivalité, à la fois soumises et fortes, qui s’inventent de quoi vivre.
Poétique de la relégation comme des liens, de la fuite comme de l’immobilité, du risque du lien, de la chaleur humaine et de ses revers.
Humanité au féminin posée dans un terrain vague.
Dérisoire et héroïque.

Le jeu des actrices, la profondeur de la plongée dans les méandres invisibles auxquels chaque réplique fait appel, comme l’exigeant ballet immobile qui tisse le filet des souffrances intimes et sociales aspirera tout le travail de plateau.
Entre rire et gorge serrée.

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